Le centaure de César chez Artcurial

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C’est une version réduite de l’œuvre monumentale, tirée à huit exemplaire, qui sera proposée aux enchères chez Artcurial sous le marteau de Maître François Tajan, au numéro 140 de la vente du le 10 octobre 2017. La provenance est prestigieuse, puisque l’œuvre a été acquise auprès de l’artiste par le célèbre avocat marseillais, Paul Lombard.
Le Centaure de l’artiste César est connu pour être une œuvre majeure de l’art français. Il s’agit de la sculpture en bronze prisée des promeneurs parisiens, puisque l’exemplaire original trône majestueusement place Michel Debré dans le sixième arrondissement de Paris.
L’œuvre évoque l’animal mythologique à corps de cheval et à buste d’homme. Rappelons que l’artiste César fut une figure apparentée au « Nouveau réalisme », mouvement français initié dans les années 1960 sous la houlette du critique Pierre Restany.
Une œuvre emblématique, chef d’œuvre de l’art français doté d’une provenance impeccable : de quoi attendre un prix record à l’heure où l’art contemporain connaît une envolée sans précédent ! Et pourtant, l’estimation peut paraître d’une modestie surprenante : 80 000- 120 000 euros. Estimation très prudente dans la mesure où un exemplaire de dimension identique (120 cm/60cm/135cm) s’était vendu 270000 euros chez Sotheby’s en décembre 2015).

Comparé à la cote de l’artiste emblématique du Nouveau réalisme, Yves Klein, l’écart paraît abyssal. Les œuvres d’Yves Klein atteignent pour les plus chères d’entre elles plus de 20 millions de dollars, (26 millions de dollars pour une peinture intitulée « la Rose bleue » datant de 1960 adjugée chez Christie’s en 2012. Pour donner un ordre d’idée clair, un carré bleu du 50cm/50/cm a été adjugé 3 millions de dollars chez Sotheby’s en 2012. Notons enfin qu’une « sculpture éponge » bleue de Klein s’est vendu 15 millions de dollars chez Sotheby’s en 2013.

Pour trouver des œuvres de Klein « bon marché » mieux vaut se tourner vers les multiples : il faut compter 400 000 dollars pour acquérir « un portrait d’Arman » tiré à six exemplaires, une œuvre plutôt anecdotique au demeurant.
Entre Klein et César, plus rien à voir sur le marché de l’art ! Pourquoi un tel écart de cote pour deux artistes de même génération, de la même école, du même midi méditerranéen, et tous deux encensés à valeur égale par le même critique d’art ?

Il faut certes tenir compte du fait que le Centaure est une sculpture en bronze tirée en plusieurs dimensions et à huit exemplaires pour chaque série. Certes il s’agit « d’œuvres originales » au sens du droit français, mais nullement d’œuvres uniques. D’où leur légitime décote.
Mais la vraie raison est ailleurs, me semble-t-il. César demeure à bien des égards encore un artiste du dix-neuvième siècle : ses bronzes conservent des formes figuratives, élégantes, expressives, mais ils ne sauraient s’affranchir d’un classicisme dans le ligné de Rodin. Un art suranné, convenu, en somme ?
Klein, tout au contraire, c’est d’abord une construction intellectuelle d’une incroyable sophistication. On le sait l’artiste a voulu exposer le Vide à la galerie Iris Clerc en 1956, il se veut l’initiateur d’un art immatériel : ses monochromes sont les métaphores du grand vide cosmique en expansion. Tout cela a été brillamment expliqué par l’historien Denys Riout (Denys Riout : Yves Klein, manifester l’immatériel- Gallimard 2004)

Et puis il y a sans doute une mauvaise raison au succès commercial de Klein : ses monochromes parfois or, rose, mais très majoritairement en bleu IKB (le fameux International Klein Blue) correspondent à la mode actuelle d’un art flashy, souvent kitsch, qui s’alimentent de formes lisses et scintillantes, aux tons acidulés dont les grands maîtres sont Jeff Koons ou Murakami. On imagine mieux un grand monochrome bleu de Klein, avec son fort impact visuel, dans un intérieur situé au dernier étage d’une tour de Shanghai ou de Hong Kong qu’un Centaure en bronze de César, évocateur d’un passé mythologique, certes glorieux, mais austère, et en tous cas fort éloigné de l’atmosphère de la BD, du street art, ou des néons et vidéos publicitaires qui animent les façades de verres des grandes cités asiatiques où désormais résident les collectionneurs des années à venir.

Le pari gagnant d’Yves Klein est qu’il est à la fois un artiste ultra conceptuel et ultra visuel, ultra kitsch et ultra avant-gardiste, il plaît aux mateurs de sophistication intellectuelle comme aux inconditionnels de la surenchère visuelle. Le pari perdant de César est qu’il est un sculpteur qui a su cultiver, avec ses sculptures en bronze, le « beau » au sens noble mais aujourd’hui passéiste du terme.

Il n’en demeure pas moins que César est loin d’être estimé sur le marché de l’art à sa véritable place. Son Centaure sera toujours un chef d’œuvre intemporel, même si ses critères d’appréciation sont davantage issus de l’art classique que des provocations avant-gardistes, souvent dérisoires et outrancières.

Souhaitons que la vente du 10 octobre chez Artcurial soit pour notre honorable génie français l’amorce d’une réévaluation salutaire d’une cote anormalement en retrait au regard de l’ importance historique de l’artiste. Les paris et les espoirs sont ouverts.

Thierry Laurent
Dernier ouvrage paru : Lucifer dans les étoiles.

 

 

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